vendredi 20 novembre 2015

Le matin d'après

(clic pour la musique)
Vendredi dernier, en fin d'après midi, on se mettait en route pour rejoindre des amis à Wissant, sur la Côte d'Opale, les mêmes qui nous avaient déjà invités il y a deux ans... Départ non sans stress un vendredi pluvieux de novembre, la nuit tombe tôt, Romane s'est perdue dans les transports en commun et panique, je fonce la récupérer trempée jusqu'aux os et gelée, retraverse la ville dans les encombrements pour pêcher l'homme à son bureau, nous faisons route dans la nuit déjà noire... mais la maison est lumineuse et accueillante, nos amis souriants et de bonne humeur et un repas fume sur la table à notre arrivée... Ils sont fous de foot et on réussi à trouver un site internet qui diffuse le match Belgique Italie... je regarde le match d'un oeil -nos amis sont contents, les Belges font un bon score...- , de magnifiques photos de mariage d'un autre, tout en pensant à l'anniversaire de Félix (le lendemain) et aux petites surprises que j'ai préparées pour lui, en attendant son vrai cadeau qu'il aura à notre retour à Bruxelles...
On n'attend pas les dernières minutes du match, il est tard et je monte mettre les enfants au lit... je reste un moment à les écouter respirer doucement dans cette chambre inconnue, et le bruit du vent sur le toit, la mer est si près...  j'écoute de la musique douce... 
C'est quand je redescends, un peu éblouie après la pénombre de l'étage, que j'entends pour la première fois parler des attaques sur Paris... les informations commencent à tomber, encore un peu confuses, en sens divers... on sait déjà que c'est grave, mais on ne sait pas vraiment à que point... quand on va nous aussi rejoindre les plumes, on espère à moitié que les nouvelles du lendemain seront peut être plus rassurantes... 
Je me réveille tôt, dans la maison encore toute noire et endormie, après une nuit agitée... je n'y tiens plus, j'allume mon téléphone en me doutant bien que je risque de ne pas retourner me coucher... et en effet je découvre à ce moment là le nombre de victimes, les premiers récits... l'horreur... l'incompréhension... la peur... 
Et très vite un mélange d'émotion aussi... ce matin-là, c'est celui des six ans de Félix... un jour qu'il attend depuis si longtemps... la promesse de la fête! 
J'ai le coeur en miettes. Je bois à petites gorgées mon café... presque une heure de solitude dans cette maison inconnue, tout le monde dort encore, comme gardienne de ces nouvelles terribles... 
Quand j'entends des petits bruits à l'étage, je monte voir mes petits, Félix a grimpé dans le lit de sa grande soeur qui lui lit des histoires... je le serre fort pour lui souhaiter un joyeux anniversaire... et puis très vite, je leur dis à tous les deux que je suis sous le choc, que tout le monde l'est, parce qu'il s'est passé des choses très graves à Paris... Nos amis sont réveillés... 
on va chercher les croissants, et les journaux aux titres terrifiants... 
On allume la bougie pour Félix, le coeur un peu serré, mais plus que la bougie, c'est son sourire qui nous réchauffe et nous éclaire... 
Et puis on se couvre, on s'équipe... on sort... et tant pis pour les nuages gris, les embruns et le vent qui souffle fort... ou tant mieux, peut être, ce camaïeu de gris et de beige dans lequel on peine à deviner du bleu, cette plage déserte, le bruit apaisant des vagues, les cris des enfants et leur forteresses de sable,  vaillantes et dérisoires devant la marée qui monte, s'accordent sans peine à notre humeur chancelante... 
(J'ai découvert en regardant mes photos le lendemain qu'elles étaient presque toutes sous exposées... comme si même les réglages de mon appareil s'étaient mis au diapason de mon humeur...)


Une semaine plus tard, je dois dire pour ma part que j'ai encore le coeur en vrac et la tête en feu. (Encore un peu plus ce soir, après l'annulation du week-end lutin de Romane et de la sortie scolaire au théâtre de Gilles...)
Sommes nous "en guerre"? Allons nous vivre, survivre, avec sans cesse la menace sur nos têtes? comme tant d'autres, au fond, dans tous ces pays "en guerre" que nous regardions de loin, jusqu'ici ? Cette guerre justifiera t'elle, au nom de notre sécurité, encore plus de ces injustices profondes qui en alimentent les causes? 
Je voudrais résister à la panique, et lutter contre le vent, comme le cerf volant de Félix qui a été son premier cadeau des six ans...
Je crois que ces moments resteront gravés en moi... que comme pour le 11 septembre, et pour la génération de mes parents, l'assassinat de Kennedy, je me souviendrai pour longtemps de ces nouvelles terribles reçues dans ce week-end diaphane...
J'espère que vous, ça va. 
Je sais qu'une bonne partie de mes lecteurs est en France, et certains en région parisienne...
j'ai pour vous une pensée particulière et pleine de douceur.

8 commentaires:

  1. Un très bel article . Merci ! (je lis tous les posts ici mais je crois que je commente pour la première fois, alors j'en profite pour dire merci pour la douceur, la chaleur, qui se dégagent toujours d'ici et qui m'apaisent !)

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  2. Je suis toujours touchée par la justesse de ton de vos articles, par la douceur et la bienveillance qui s'en dégagent et par votre aptitude au bonheur, bonheur simple en famille et entre amis (simple mais qui nécessite surement bcp d'énergie...). J'espère que les choses vont vite rentrer dans l'ordre à Bruxelles. A Paris, le quotidien reprend lentement le dessus même si les évènements nous ont marqué pour longtemps...

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  3. Oh Cécile comment sortir de cette gangue oppressante ?

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  4. Vous étiez avec nous, français, la semaine dernière....c'est à nous, bien qu'encore sous le choc, d'avoir une pensée émue pour vous qui venez de vivre un terrible week-end, et êtes encore sous cette menace encore plus palpable qu'ailleurs. Le peu d'insouciance que l'on peut encore avoir semble s'être envolé. Heureusement, nos enfants nous rappellent par leur naturel qu'il faut, coûte que coûte, en garder encore, et toujours...
    Isabelle

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  5. Merci pour ce texte sensible et ces très jolies photos tout de même.

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  6. Que j'aime te lire...C'est beau et tellement émouvant, apaisant aussi...Et j'aime aussi beaucoup tes photos, tellement vivantes ! Merci pour tes douces pensées ♥ J'en ai bien besoin...Deux semaines après, j'ai toujours le coeur brisé...Quelle tristesse !...

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  7. Tes photos de la mer (ma chère côte d'Opale...) et le sourire de Félix sont bien apaisants. Quand vous courriez sur la plage, nous marchions au bord de la Loire: la douceur des couleurs automnales et l'impassibilité du fleuve nous ont un peu rassérénés (et pourtant nous avions laissé nos enfants chez nos amis, dans notre banlieue si proche des lieux des attentats, après avoir très longtemps réfléchi et avoir décidé de ne pas avoir peur).
    Le vie reprend son cours... mais on sursaute à chaque bruit fort dans la rue, on monte avec un peu d’appréhension dans le rer...

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